Première déclaration de la forêt de Soignes de l’Ensemble Zoologique de Libération de la Nature

A l’occasion des actions contre le TTIP et le CETA

 LE TEXTE DE LA DÉCLARATION DANS SON INTÉGRALITÉ (aussi en PDF)

Nous sommes le produit de cinq siècles de lutte contre le capitalismei. Nous sommes les descendantes et descendants de toutes celles et ceux, paysannes et paysans, artisanes et artisans, sans-terre, ouvrières et ouvriers, immigrées et immigrés, chômeuses et chômeurs, travailleuses et travailleurs, qui ont lutté contre le capitalisme agraire et ses enclosures, contre le capitalisme marchand, ses banques et ses compagnies, contre le capitalisme industriel, ses manufactures et son salariat. Nous sommes celles et ceux qui, aujourd’hui, luttent contre le capitalisme financier, ses traités de libre-échange, ses multinationales et ses politiques d’austérité. Nous sommes l’Ensemble Zoologique de Libération de la Nature (EZLN).

Notre acronyme fait référence à l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) car nous nous reconnaissons dans l’appel intergalactiqueii qu’ils lancèrent en 2005 au travers de leur sixième déclarationiii. Mouvement Zapatiste, nous marchons à tes côtés. Ta lutte est la nôtre, tout comme notre lutte est la tienneiv.

Nous sommes l’élan révolutionnaire créé par le premier homme qui dénonça le premier individu qui enclot un terrainv qui, jusque-là, était un bien commun, l’élan de la première femme qui se révolta contre l’appropriation privée des fruits du verger. Nous sommes l’élan révolutionnaire de la première poule qui refusa de pondre, du premier renard qui devint végétarien. Nous sommes l’élan du premier blanc qui s’allia aux révoltes d’esclaves, de la première patriote qui dénonça la colonisation, de la première libertaire qui dénonça l’État patriarcal. Nous sommes l’élan du premier singe qui s’échappa d’un zoo, des premiers zèbres qui refusèrent d’être des chevaux, du premier chien qui miaula !

Malgré le temps écoulé, la répression et les défaites, ces révoltes sont toujours là, intactes, plus fortes mêmes ! Nous le savons car elles sont en nous et nous y avons ajouté les nôtres ! Le capitalisme néolibéral et ses traités de libre-échange sont notre cible. Ceux et celles qui le conçoivent dans des think tanks, qui en profitent sur les marchés boursiers et dans des conseils d’actionnaires, qui l’institutionnalisent par des lois, décrets ou traités et qui le défendent via leur police et leurs militaires, ceux-là sont nos adversaires. L’hydre capitalistevi est entrée dans sa phase totalitaire, mais comme d’autres avant nous, nous disons YA BASTAvii! Y’EN A MARREviiBIS ! ENOUGH ! N’ayons pas peur d’ajouter TROP IS TE VEEL !

A l’occasion de la COP 21 à Paris en décembre 2015, nous, Ensemble Zoologique de Libération de la Nature, meute indomptable sans patrie ni doctrine, nous sommes sortis de nos tanières respectives pour unir nos forces contre les usurpateursviii : les multinationales coupables de crimes climatiques qui se retrouvent à la table des négociations. Nous avons visé ceux qui extraient du sol les ressources millénaires, ceux qui arrachent les forêts, qui étouffent les mers, qui noircissent les airs, car nous ne nous battons pas pour la nature, nous sommes la nature qui se défend.

Nos premières actions ont donné des ailes aux plus reptiles d’entre nous, si bien qu’aujourd’hui, nous ne voulons plus rentrer au bercail. Vous aurez beau crier « Assis ! » ou « Couchés ! », même sous la menace de vos bâtons, nous resterons debout, de jour comme de nuitix.  

Notre chasse aux crimes contre la nature commis par les multinationales continue et nos prochaines proies seront le TTIP et le CETA. Nous sortons les griffes contre ces deux traités en particulier, mais avant tout nous sommes enragé.e.s par le système qu’ils incarnent. Nous nous en prenons à eux car ils sont négociés dans nos vallées, mais nous sommes à côté de celles et ceux qui luttent contre les Accords de Partenariats économiques en Afrique, contre les accords d’associations en Amérique Latine, contre le Partenariat Transpacifique en Asie. Le libre-échange est une idéologie liberticide sans frontières. Le TTIP, le CETA, leurs petits frères et sœurs sont une menace pour les travailleurs et travailleuses de tous les paysx, pour nous les 99%xi, pour tous les peuples, pour la planète.

Le TTIP et le CETA sont des traités pas comme les autres. Ils représentent le cheval de Troie du stade suprême du néolibéralismexii. Les partisans de ce modèle disaient eux-mêmes qu’il fallait tout libéraliser sauf deux secteurs : les guerres et la justice. Voilà des années que les guerres sont sous-traitées à des organisations privées, le TTIP et le CETA, c’est la privatisation de la justice et, à terme, de l’État de droit. Des tribunaux d’arbitrages pourront recevoir des plaintes de la part de multinationales lorsque des politiques publiques menacent selon elles leur capacité à faire du profit. C’est le monde à l’envers. Alors que les multinationales sont si difficiles à juger pour les crimes qu’elles commettent partout dans le monde, elles se verront arroger le droit de condamner les États censés agir dans l’intérêt général. Ce mécanisme existe déjà dans d’autres traités à travers le monde, mais si le TTIP et le CETA passent, c’est un grand pas de plus vers une mondialisation absolue de ce modèle mortifère.

La démocratie était malade, elle est sur le point de mourir. Nous ne pouvons rester silencieux-ses. Il n’est pas trop tard mais il nous faudra revoir les règles du jeu pour les arrêter. S’ils ignorent nos voix et continuent leurs délibérations secrètes, le cri des animaux les hantera et défera tous leurs plans. Nous ne permettrons pas à ce système de perdurer. Nous en avons pris la mesure et son temps est révoluxiii.

Aujourd’hui nous savons avec certitude que si ces traités passent et que le modèle économique basé sur la croissance, la propriété privée des moyens de production et la libéralisation des échanges reste le même, c’est l’équilibre de Terre-Mère qui est condamné. Sans une révolution copernicienne en matière de commerce, sans une relocalisation des économies, le réchauffement climatique deviendra totalement ingérable. Chaque jour, ce réchauffement climatique tue. Cela se passe principalement dans les pays du Sud et c’est donc comme si cela n’existait pas aux yeux des pays industrialisés, mais bientôt ses impacts n’auront plus de frontières. (En même temps, que des humains s’en prennent plein la gueule, on n’en a rien à foutre vu qu’on est des animaux … mais c’est notre sous-commandante Orang-outan qui nous a convaincu-e-s de ne pas abandonner ses lointains cousins et cousines hominidés !)

Dès lors, nous l’Ensemble Zoologique de Libération de la Nature, nous lançons un appel à tous nos frères et sœurs de luttes à converger pour mettre fin aux négociations du TTIP et du CETA. Par frères et sœurs nous entendons toutes celles et ceux qui, comme nous, ne sont pas d’accord entre eux pour savoir ce qui suivra le capitalisme, mais qui, comme nous, s’accordent à dire qu’un autre monde incluant d’autres mondesxiv est indispensable ! Appeler à converger, cela veut dire inviter tout individu à rejoindre des collectifs et tous les collectifs à se rendre compte que ce qui nous oppose mutuellement – nos divergences stratégiques ou thématiques – est moins important que ce qui nous opprime conjointement, le TTIP et son mondexv.

Nous, EZLN, nous croyons autant à l’impératif de désobéissancexvi qu’à la force de l’action directe non-violente. Cela fait sans doute de nous des utopistes. Mais nous ne le sommes pas assez pour croire que nous réussirons seul-e-s à repousser l’attaque qui se prépare. A choisir, nous considérerons donc que les collectifs qui usent de la force pour se défendre en réponse aux violences gouvernementales et privées, seront nos alliés plutôt que nos ennemis. A choisir, nous considérerons donc que les collectifs qui tentent de dialoguer avec les politiciens seront nos alliés plutôt que nos ennemis.

Il est possible qu’on soit en train de faire quelque chosexvii… mais cela n’arrivera que si nous réussissons à faire converger la biodiversité de nos formes de vie et de nos formes d’agir tout en préservant nos autonomies respectives. Nous voulons la fin de leur monde, nous n’avons pas de temps à perdre à nous quereller. Nous devons agir ici et maintenant, parce que demain c’est loinxviii.

Nous ne nous battons pas pour la nature, Nous sommes la nature qui se défend!

Des animaux de l’Ensemble Zoologique
de Libération de la Nature, 2016

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iPremière déclaration de l’EZLN, 1994 –     http://www.lavoiedujaguar.net/Premiere-Declaration-de-la-foret

ii En 1996, l’EZLN a lancé un appel à une Rencontre intercontinentale pour l’Humanité et contre le néolibéralisme, dite rencontre “intergalactique”, qui a préfiguré les premiers forums sociaux mondiaux.

iii Sixième déclaration de l’EZLN, 2005     – http://enlacezapatista.ezln.org.mx/sdsl-fr/

iv Paroles  tirées d’un morceau de rap : Kenny Arkana – Jeunesse     du monde.     L’artiste est très proche du mouvement zapatiste.

v Référence à Discours sur l’origine de l’inégalité     de J-J Rousseau : « Le     premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à     moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai     fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de     meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au     genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé,     eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur;     vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et     que la terre n’est à personne. »

vi L’EZLN a initié un colloque sur le thème de l’hydre capitaliste. L’Hydre étant un serpent à sept têtes qui repoussent quand on lescoupe. Lire entre autre, Jérôme Baschet, « Nous faire mondesface à l’hydre du capitalisme criminel », mai 2015

vii Référence  à la première déclaration zapatiste et slogan utilisé  généralement dans le monde latino et espagnol

vii BIS Y’en a marre est un mouvement de contestation pacifique sénégalais créé en janvier 2011 par un collectif constitué de rappeurs et de journalistes.

viii Référence au dernier ouvrage de la célèbre auteur altermondialiste Suzan     George, Les     usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le     pouvoir,     Seuil, 2015

ix Référence criante au mouvement Nuit     Debout

x Dernière phrase du manifeste du Parti Communiste

xi Slogan  initié par le mouvement Occupy     Wall Street     et repris ensuite par tout le mouvement Occupy

xii Référence au livre “L’impérialisme,     stade suprême du capitalisme”,  1916

xiii Appel  à l’action lors du sommet des Amériques sur la ZLEA, écrit par un   collectif de femmes. Québec,  avril 2001

xiv     Slogan     zapatiste : Queremos     un mundo donde quepan otros mundos

xvRéférence     aux slogans de toutes les luttes de territoires dont les ZAD :     contre     l’aéroport et son monde,     contre     la prison et son monde,     etc…

xviRéférence     à l’ouvrage du philosophe français Jean-Marie MULLER,     l’impératif     de désobéissance,     La passager Clandestin, 2011

xviiRéférence     au discours de l’économiste hétérodoxe Frédérique Lordon à     Nuit Debout.     http://la-bas.org/la-bas-magazine/reportages/frederic-lordon-il-est-possible-qu-on-soit-en-train-de-faire-quelque-chose

xviiiRéférence     à deux morceaux de IAM : Demain     c’est loin (1997)     et La     fin de leur monde (2006)